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La carte n'est pas le territoire : demander plutôt que deviner

Michel WozniakNathalie de Marcé

Michel Wozniak et Nathalie de Marcé

Publié le 14 octobre 2026 · 7 min de lecture

Un plan de pâtés de maisons gris traversé par un fleuve rose qui serpente : deux représentations du même territoire, les rues et le fleuve.

En bref

Chacun perçoit la même réalité à travers sa propre carte, et deux cartes différentes peuvent être exactes. Le piège est de croire voir les choses telles qu'elles sont, et d'attribuer le désaccord à l'autre. Imaginer son point de vue n'améliore pas la justesse ; le lui demander, si.

« La carte n'est pas le territoire. » La formule est connue, et presque tout le monde l'approuve. C'est précisément ce qui la rend piégeuse : on l'accepte en principe, et on continue, dans les faits, à penser que sa propre carte est la bonne.

Ce qui suit dit d'où vient la formule, ce que la psychologie sociale a mesuré du piège qu'elle désigne, et pourquoi le geste le plus utile, face à un désaccord, consiste à demander son point de vue à l'autre plutôt qu'à l'imaginer.

Ce que veut dire « la carte n'est pas le territoire »

Chacun de nous perçoit le monde à travers une représentation : ce qu'il a appris, ce qu'il remarque, ce qui compte pour lui. Cette représentation est une carte. Elle n'est jamais le territoire lui-même, et deux cartes très différentes d'un même lieu peuvent être exactes toutes les deux.

En salle, nous l'illustrons par les cartes d'une même ville. La carte routière montre les rues et les carrefours ; celle des cours d'eau montre le fleuve et ses canaux ; celle des égouts, ce qui passe sous les rues ; celle des pistes cyclables, d'autres chemins encore ; celle du relief, des pentes que les autres ignorent. Aucune n'est fausse. Aucune ne montre la ville entière. Le cycliste et l'égoutier ont raison, chacun de son côté, sans que l'un ait à convaincre l'autre.

Appliqué à un désaccord, le principe dit une chose simple : deux personnes peuvent voir différemment la même situation sans qu'aucune des deux ait tort. Le principe ne mène pas au relativisme : une carte peut être fausse ; une carte juste peut être incomplète. Mais un désaccord ne suffit pas à prouver qu'il y a une carte fausse.

D'où vient la formule

On la doit à Alfred Korzybski. Il l'a présentée en décembre 1931 et reprise dans son livre Science and Sanity, en 1933, sous une forme plus complète qu'on ne la cite d'habitude : « A map is not the territory it represents, but, if correct, it has a similar structure to the territory, which accounts for its usefulness. »

La seconde moitié compte. Korzybski ne dit pas que toutes les cartes se valent. Il dit qu'une carte juste reproduit la structure du terrain, et que c'est ce qui la rend utile. Deux cartes exactes d'une même ville n'ont pas les mêmes traits, mais elles ne se contredisent pas : on peut les superposer.

La formule a ensuite fait son chemin, notamment dans la Programmation Neuro-Linguistique (PNL), qui en a fait l'un de ses présupposés de départ ; nous présentons les principes fondamentaux de la PNL ailleurs, et la manière dont elle travaille sur la perception plutôt que sur les événements.

Le piège : croire que sa carte est le territoire

La psychologie sociale a un nom pour ce que la formule combat : le réalisme naïf. Emily Pronin, Thomas Gilovich et Lee Ross l'ont décrit en 2004 dans la Psychological Review. Son cœur, écrivent-ils, est « the conviction that one perceives objects and events "as they are" » : la conviction de voir les choses telles qu'elles sont.

La conséquence suit. Si je vois les choses telles qu'elles sont, une personne raisonnable et attentive devrait voir la même chose que moi. Et quand elle voit autrement, « we infer that the source of their responses must be something about them » : nous en concluons que la cause est chez elle. Un intérêt, un préjugé, une mauvaise information.

En 2007, dans Trends in Cognitive Sciences, Emily Pronin ajoute une observation qui éclaire beaucoup de conflits : « the more people disagree with us, the more we view them as biased ». Plus le désaccord grandit, plus on juge l'autre partial, et ce jugement lui-même tend à faire monter le conflit.

Le phénomène a été répliqué. En 2021, trois expériences préenregistrées sur 969 participants ont retrouvé ce que les chercheurs appellent la tache aveugle du biais : nous nous jugeons nettement moins sujets aux biais que les autres. Les auteurs de 2004 notent une nuance honnête : personne, dans leurs études, ne se disait totalement à l'abri. Chacun se disait seulement moins exposé que la moyenne.

Imaginer la carte de l'autre ne suffit pas

Le remède le plus souvent proposé est de « se mettre à la place de l'autre ». Il a été testé, et le résultat surprend.

En 2018, Tal Eyal, Mary Steffel et Nicholas Epley ont publié dans le Journal of Personality and Social Psychology une série de vingt-cinq expériences. Les participants devaient deviner ce qu'une autre personne pensait ou ressentait : lire des émotions sur un visage, distinguer un vrai sourire d'un faux, repérer un mensonge, prédire les préférences de leur conjoint. Une partie d'entre eux recevaient la consigne de se mettre à sa place avant de répondre.

La consigne n'a pas amélioré leur justesse. Le résumé de l'article le dit sans détour : « If anything, perspective taking decreased accuracy overall while occasionally increasing confidence in judgment ». Se mettre à la place de l'autre réduisait bien l'égocentrisme, mais ce qu'on mettait à la place n'était pas plus juste.

Une seule chose a fait mieux, dans la dernière expérience : « getting another person's perspective directly, through conversation, increased accuracy but that perspective taking did not ». Demander, plutôt que deviner.

Nous n'avons pu lire que le résumé de cet article, qui n'est pas en accès libre ; nous n'en citons donc ni les effectifs ni les limites. Mais sa conclusion rejoint ce que nous observons en formation depuis longtemps : la carte qu'on prête à l'autre ressemble souvent davantage à la nôtre qu'à la sienne.

Ce que nous proposons

Un exercice en trois temps, sur un désaccord récent et sans enjeu lourd : le choix d'un restaurant, une méthode de travail, la fin d'un film.

  • Écrivez la carte de l'autre. Ce qu'il voit, ce qui compte pour lui, ce qui l'a mené là. Commencez chaque phrase par « De là où il est… », et n'en commencez aucune par « mais ».
  • Puis demandez-lui : « Qu'est-ce qui t'a amené à cette conclusion ? » Écoutez jusqu'au bout.
  • Comparez. L'écart entre la carte que vous lui prêtiez et celle qu'il vous a montrée est le vrai résultat de l'exercice.

Écrire d'abord n'est pas inutile, même si l'imagination seule ne suffit pas : la première carte sert de point de comparaison. Sans elle, vous ne sauriez pas de combien vous vous trompiez, ni sur quoi.

La question elle-même vient de notre formation de Praticien. Elle remplace le « tu as tort » par une curiosité, et elle a un effet secondaire précieux : elle oblige à écouter la réponse. Les travaux sur l'humilité intellectuelle vont dans le même sens. Une revue de 2022, dans Nature Reviews Psychology, rapporte que les personnes qui reconnaissent plus volontiers que leurs croyances peuvent être fausses tolèrent mieux les points de vue opposés, tout en rappelant que ces travaux sont pour la plupart corrélationnels.

Ce que le principe ne dit pas

Une précision nécessaire. Reconnaître la carte de l'autre ne veut pas dire lui donner raison, ni accepter ce qui vous blesse. Le principe vaut pour les désaccords ordinaires, ceux où chacun voit une partie du terrain. Il ne transforme pas en « simple point de vue » un comportement qui fait du mal : si une relation vous fait souffrir, ce n'est pas une question de carte, et ce n'est pas un exercice à faire seul.

À l'inverse, ce principe ne demande pas de renoncer à sa propre carte. Il demande de la tenir pour ce qu'elle est : exacte, peut-être, et partielle, sûrement. C'est aussi ce qui rend la communication plus précise : on cesse de défendre une carte, on commence à les comparer.

Dans notre Praticien PNL Bandler, c'est la première chose que nous posons, le premier matin, avant toute technique.

Les ressources de cette semaine

Cet article prolonge une lettre de notre newsletter hebdomadaire, gratuite. Ce qui l'accompagne est réuni sur une seule page :

🎧 La page de la semaine — Deux cartes du même endroit

  • La chanson — Ta carte et la mienne, pour des désaccords qui deviennent des découvertes.
  • La fiche « Deux cartes du même endroit » — la carte de l'autre écrite d'avance, la question, et la place de noter l'écart.

Michel Wozniak et Nathalie de Marcé

Article rédigé par Michel Wozniak et Nathalie de Marcé, et optimisé par l'intelligence artificielle.

Questions fréquentes

Que signifie « la carte n'est pas le territoire » ?

Que chacun perçoit la réalité à travers sa propre représentation, sa carte, et jamais la réalité elle-même. Deux cartes très différentes d'un même lieu peuvent être exactes toutes les deux, comme la carte routière et la carte des cours d'eau d'une même ville.

Qui a inventé la formule ?

Alfred Korzybski, qui l'a présentée en 1931 et reprise dans Science and Sanity en 1933. Il ajoutait qu'une carte juste a une structure semblable à celle du terrain, et que c'est ce qui la rend utile. La formule est ensuite devenue l'un des présupposés de la Programmation Neuro-Linguistique (PNL).

Pourquoi croit-on que sa propre vision est la bonne ?

Les psychologues appellent cela le réalisme naïf : la conviction de voir les choses telles qu'elles sont. Quand quelqu'un voit autrement, on en conclut que la cause est chez lui. Et plus le désaccord grandit, plus on juge l'autre partial (Pronin, Gilovich et Ross, 2004 ; Pronin, 2007).

Se mettre à la place de l'autre aide-t-il à le comprendre ?

Moins qu'on le croit. Dans une série de vingt-cinq expériences publiée en 2018, Eyal, Steffel et Epley n'ont pas observé de gain de justesse quand les participants se mettaient à la place de l'autre. Ce qui améliorait la justesse, c'était de lui demander directement son point de vue.

Reconnaître la carte de l'autre, est-ce lui donner raison ?

Non. Le principe vaut pour les désaccords ordinaires, où chacun voit une partie du terrain. Une carte peut être fausse, et une carte juste peut être incomplète. Reconnaître la carte de l'autre ne veut pas dire accepter ce qui vous blesse : si une relation vous fait du mal, ce n'est pas une question de point de vue.

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